« En 2007, j’ai été limogé par le président »
ALAIN RIGOLET, ancien préfet du Tarn-et-Garonne.
C’était un mardi de la mi-juillet 2007. « J’ai reçu un coup de fil le soir. Pour un haut fonctionnaire, les appels à la veille du Conseil des ministres ce n’est jamais bon… », se souvient Alain Rigolet, qui était alors préfet du Tarn-et-Garonne. « On m’a dit que mes méthodes de commandement ne correspondaient plus aux souhaits du gouvernement et qu’en
conséquence j’étais nommé hors cadre, c’est-à-dire sans affectation. Autant dire, à 58 ans, que j’avais peu de chances de retrouver un poste. »
J’ai appliqué la loi »
Pourquoi cette décision brutale ?
« Depuis ma nomination en 2005, mes relations avec le président du conseiller général, Jean-Michel Baylet, n’étaient pas bonnes. Après avoir été soutenu pendant deux ans par Nicolas Sarkozy, qui était au ministère de l’Intérieur, je pense avoir finalement payé le rapprochement politique entre le même Sarkozy, qui venait d’entrer à l’Elysée, et Baylet, qui présidait le Parti radical de gauche : le premier avait besoin du PRG pour faire passer sa réforme institutionnelle comme pour sa politique d’ouverture à gauche », décrypte Rigolet, qui se trouve, depuis fin 2008, officiellement retraité.
Pourtant, en arrivant dans ce département sensible cet ancien cadre de la mairie de Paris avait pris ses précautions. « J’avais demandé au ministère de l’Intérieur quelle devait être ma ligne de conduite. La réponse de Claude Guéant, qui était alors le dircab de Nicolas Sarkozy place Beauvau, avait été claire : l’Etat de droit doit être respecté », se souvient-il. «J’ai donc appliqué la loi, notamment en autorisant une entreprise d’incinération de déchets à construire une nouvelle route afin de désengorger une ville du département. Farouchement hostile à ce projet, M. Baylet m’a accusé de forfaiture dans une interview accordée à son propre journal » (NDLR : Jean-Michel Baylet est le PDG de la «Dépêche du Midi »).
Face à cette accusation grave, Rigolet redemande à Guéant ce qu’il doit faire. Nous sommes alors en janvier 2007. « On m’a conseillé d’attaquer en diffamation et le ministère de l’Intérieur m’a accordé la protection juridique pour cette démarche. »
Et puis ?
« Six mois après cette discussion, à l’été 2007, j’ai été limogé par M. Sarkozy. Le contexte politique avait changé », conclut-il, convaincu que son cas « n’est plus isolé ».
« Regardez les histoires récentes comme la Corse. Les décisions discrétionnaires s’amplifient. Aujourd’hui le corps préfectoral est inquiet », assure-t-il. Le plus douloureux dans cette mésaventure n’est « pas tant le préjudice financier » qu’il a subi mais «moral» : « Il aurait suffi de m’expliquer que le contexte avait changé, et me muter ailleurs. »
Contactés, ni l’Elysée, ni Jean-Michel Baylet, n’ont souhaité réagir.
Propos recueillis par Odile Plichon
Après le « premier flic » de Corse, Dominique Rossi (à gauche), ce sont le directeur départemental de la sécurité publique et le préfet de la Manche qui ont été mutés.
Des préfets fatigués :
CERTAINS CAS sont connus, d’autres C étaient passés inaperçus. Voici quelques exemples récents de « mésententes » entre le pouvoir et la haute administration, qui se sont soldées par une mutation.
JUILLET 2007.
Après la parution, dans la presse, d’une note interne pointant les limites d’une politique sécuritaire dans l’explosif « 9-3 », le préfet de Seine-Saint-Denis, Jean-François Cordet, est remercié. Il dirige actuellement l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra).
OCTOBRE 2007.
En poste en Nouvelle-Calédonie depuis 2005, le haut commissaire de la République, Michel Mathieu, présente sa démission après des tensions avec le secrétaire d’Etat à l’Outre-
mer, Christian Estrosi : les deux hommes divergeaient, semble-t-il, sur une éventuelle intervention des forces de l’ordre lors du blocage d’entreprises par des syndicats.
SEPTEMBRE 2008.
Moins de quarante-huit heures après l’occupation de la villa de l’acteur Christian Clavier par des militants nationalistes, Dominique Rossi, le « premier flic » de Corse, en poste depuis 2005, est limogé. A 59 ans, ce policier chevronné est muté à Paris à l’inspection générale de la police nationale (IGPN), surnommé le « cimetière des éléphants »…
JANVIER 2009.
Lors d’un déplacement à Saint-Lô, dans la Manche, le 12 janvier, le président de la République est sifflé par 3 000 manifestants. Quelques jours plus tard, le préfet Jean Charbonniaud, ainsi que le directeur départemental de la sécurité publique, Philippe Bourgade, sont mutés, au
grand dam des élus locaux. Le commissaire estimera ne pas avoir « à rougir de ce qui s’est
passé ».
Des commissaires ulcérés :
MUTATION de Philippe Bourgade, directeur départemental de la sécurité publique de la Manche, après la visite de Nicolas Sarkozy à Saint-Lô, passe mal auprès des policiers. « Elle s’inscrit dans le droit fil de la mesure injustifiable prise à l’encontre de notre collègue Dominique Rossi en Corse.
(NLDR : après l’envahissement de la villa de Christian Clavier).Cette nouvelle sanction confirme une triste dérive où se mélangent fait du prince et appréciations discutables de l’action policière », écrit Olivier Boisteaux, président du Syndicat indépendant des commissaires de police (SICP) dans une lettre à ses adhérents.Un autre commissaire s’emporte : « Nous sommes ulcérés parce qu’on sanctionne là où il n’y a pas de faute. Un policier à la carrière rectiligne passe à la trappe pour une saute d’humeur. Il y a eu un peu de chahut à l’extérieur de la salle où le président s’exprimait. Il a fallu fermer les fenêtres. Nicolas Sarkozy a eu chaud et, quelques jours plus tard, on éjecte un préfet et un directeur de la sécurité publique. Quand on est élu, il faut savoir ce que l’on veut : aller à la rencontre de la population ou se déplacer dans une bulle. »
Signe de la tension ambiante, le récent déplacement de Nicolas Sarkozy dans le Val-d’Oise a mobilisé près de 700 hommes. « On va être tenté de surdimensionner les dispositifs », concède un commissaire qui rappelle : « Les mêmes qui demandent une réduction des dépenses publiques, notamment en termes d’effectifs nous condamnent quand les dispositifs sont jugés trop légers.»
Place Beauvau, on assume la mesure qui a visé Philippe Bourgade : « Il y a eu mauvaise appréciation de la situation. Les hauts fonctionnaires comme les commissaires doivent assumer leurs responsabilités. »

Ca dérape !
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